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Des Bornes et des Bosses - POST 14 - Le Grand Raid des Pyrénées...

Published by Yaël L. (FRA 033) in the blog Yaël L. (FRA 033). Views: 370

Vendredi 23 août : ce matin là il est 3h quand le réveil sonne. Dans 2h c'est le grand départ, celui que j’attends depuis des mois et des mois, celui pour lequel je me suis préparé, sacrifié durant 12 mois. Partir pour 160km de course à pied en montagne, affronter 10 000m de dénivelé positif, passer 2 jours et peut-être 2 nuits dans la montagne sans vraiment savoir ce qu'il va se passer, voilà ce qui m'attend. Ces chiffres font peur à certains, me font passer pour un fou, un imbécile aux yeux de certains autres.

Un an quasi jour pour jour, je prenais le même départ mais pour 80km et je m'en faisais déjà une montagne, ce matin c'est 160, le double, la marche est haute, très haute. Et si j'avais eu les yeux plus gros que le ventre?

Ce matin là, toutes ces questions je ne me les pose plus depuis bien longtemps. J'ai bien l'intention de partir, de courir et d'arriver, mais force est de reconnaître que la forme n'y est pas totalement. Je sens une fatigue bien que je me réjouisse d'avoir pu dormir correctement. Je me sens bien moins en forme que l'an dernier alors que je suis bien plus préparé physiquement et mentalement. Je ne suis pas stressé mais ce coup ci, le défi est de taille, 100km j'en suis capable mais au-delà, comment vais je m'en sortir? À quoi ça ressemble? Etre un ultra traileur, c'est courir au-delà de cette barre symbolique des 100km et à écouter les commentaires des uns et des autres, au-delà de 100km, "c'est différent", "il faut gérer", "c'est la tête qui fait le reste".... 160km, c'est aussi 100 miles. Dans le monde du trail c'est LA référence de ceux qui vont au bout, de ceux qui vont voir de l'autre coté ce qu'il se passe.

Ce matin là, je pars courir l'Ultra Grand Raid des Pyrénées.

Le départ est donné à 5h au son de l'emblématique Viva la Vida de Coldplay dans une nervosité ambiante comme j'ai rarement vu. Un problème de l'organisation m'empêche d'embrasser une dernière fois les filles, je suis pris dans ce peloton agité, pressé d'en finir. Je n'avais pas prévu les choses comme ça. Elles sont au centre de mon équilibre et ne pas leur dire au revoir me met en colère, le rythme cardiaque monte. J'avais visualisé ce départ mais pas comme ça, c'est une première déception.
Puis très vite viendra s'en ajouter une deuxième. J'écoute mon corps et il me fait mal : des douleurs articulaires au niveau des genoux me remontent dans tout le corps. C'est la première fois que je rencontre ce problème. Je manque de jambes et j'ai mal aux genoux alors que je pars courir plus de 35h. Il y a comme qui dirait un léger problème.

Nous n'avons pas fait 3km que la tension est palpable dans les rangs. A mon goût ça va vite, bien trop vite pour cette distance, ça pousse, ça double, ça s'impatiente alors que nous ne sommes pas arrivés au village de Soulan.
C'est à partir de là que je vais construire ma bulle. Bien trop d'éléments viennent me perturber, si je veux y arriver, je dois canaliser mon énergie, vivre MA course.
Je me sers de mon expérience et notamment celle acquise en mai sur les pentes pluvieuses du GR10 pour ressentir mon corps, être à son écoute en toutes circonstances car c'est lui qui dicte les règles du jeu. Le bruit, l'excitation ambiante ne doivent pas me faire prendre des décisions que je pourrais regretter par la suite. A cette échelle de course, me mettre en surrégime si ce n'est que 30min alors que je ne l'avais pas prévu, c'est signer une hypothèque pour la suite. Jusqu'au levé du jour, je reste concentré sur mes sensations, mon hydratation, mon alimentation. Je connais le parcours alors je fabrique MA course.

A 7h42 je passe le col de Portet puis m'enregistre au CP1 de Merlan (2038m) soit 3min d'avance sur mon prévisionnel. J'en profite pour me ravitailler correctement. Je n'avais pour l'instant pas regardé ma montre mais c'est sans compter sur la "vigie". J’entends par là mon copain Olivier qui depuis chez lui suit ma progression en live et me tiendra informé tout au long de la course. Plus tard il me sera d'un grand secours. Je n'étais pas reparti qu'il m'informait par SMS de mon temps de passage et de ma 522ème position sur 974 partants.

A l'attaque du col de Bastanet, le jour finit de se lever, un soleil plein qui illumine toute la montagne et la vallée, ce genre de soleil qui te fait comprendre qu'il va faire chaud. C'est d'ailleurs une donnée que j'intègre immédiatement pour me forcer à boire encore et toujours.
Le passage des lacs puis de la montée du col de Bastanet (2507m) restent un moment magique à l'instar de ce que j'avais pu vivre l'an dernier même si la lumière est différente. Les lacs sont d'une clarté exceptionnelle, à tel point que sur les photos, il est difficile de comprendre dans quel sens il faut la regarder, tout s'y reflète. Pas un souffle de vent, pas un bruit juste celui de nos pas et de nos bâtons qui s'entrelacent dans le méandre des cailloux pyrénéens. Les randonneurs qui ont fait le déplacement la veille sont encore sous leur tente. J'ai toujours été un matinal et je sais pourquoi, la vie c'est à cette heure de la journée qu'elle se vit et se ressent. Dutronc aurait du écrire une chanson là dessus: il est 8h la montagne s'éveille!!


Passé le col de Bastanet, nous attaquons la descente sur le premier gros ravitaillement de Artigues. La descente est longue, presque 10km, et parsemée de pièges. Etant situé au cœur du peloton, cette descente sera laborieuse. Nous sommes sur des mono traces, il est impossible de doubler. C’est magnifique, nous traversons encore quelques lacs et un barrage, le soleil continue de monter, au loin c’est le Pic du midi que j'aperçois et ses 2876m. Certains feront les frais de leur impatience, de mon côté je reste patient.
A Artigues, je pointe à 10h38 à la 319ème position. Mon ravitaillement est très méthodique : soupe, TUC, eau et coca. L’an dernier, j’ai payé très cher de ne pas m’être arrêté plus longtemps.

Artigues marque le 30ème kilomètre, c’est déjà un joli tronçon de traversé; maintenant place à l’ascension du Pic du Midi. Sur les pentes qui mènent au Pic, les choses commencent à se mettre en place, certains lèvent le pied quand d’autres accélèrent. Le soleil tape de plus en plus fort, je n’ai pas la casquette, Cassandre m’attend un peu plus haut avec, alors je bricole pour me protéger du soleil. Je me sens encore bien, les jambes suivent et je visualise le prochain ravitaillement à Sencours. Cassandre m’y attend avec Loona, ce qui me motive d’autant plus.

L’ascension est une des plus longues de la course, je la connais et m’y sens en général plutôt bien. Je pense qu’il y a un coup à jouer pour prendre des places mais j’hésite. C’est une mono trace et doubler sur tout le long me demandera trop d’énergie, je temporise et me cale à mon rythme, à ce moment là personne ne m’accompagne.
Le Pic est clairement visible dès que nous arrivons dans la dernière pente avant Sencours, pas de brume ni de mauvais temps, le soleil tape alors à son maximum. C’est dans cette dernière pente que certains font une pause, d’autres baissent le rythme, le soleil continue de faire des dégâts sur les participants.
A l’approche de Sencours, à la surprise générale, il y a beaucoup de spectateurs et j’aperçois au loin mes princesses, elles sont au rendez-vous et ça fait du bien. Je me ravitaille, échange 2-3 mots et repars aussitôt sur l’ascension du Pic. Il reste 500D+ à parcourir pour le CP2, je ne veux pas refroidir et bien m’en a pris.
La montée au Pic est large, j’ai des jambes. Pour ceux qui ne l’ont jamais faite, elle peut paraître monstrueuse, moi je sais comment l’aborder, alors j’accélère le rythme de montée sans courir. Quand je monte, d’autres descendent, c’est le seul endroit où nous nous croiserons. La longue saison hivernale a décidé de se faire entendre, pour ça nous trouvons sur le chemin 2 névés qui à defaut d’être une véritable difficulté jouent le rôle de climatiseur lorsque je passe à côté.
J’avale la montée en moins de trois quart d’heure et m’enregistre au CP3 à 13h37 à la319ème position. J’ai mis 2h45 pour faire les 10km et 1686D+, c’est très honorable pour mon niveau.

La tête dans les nuages, l’atteinte de l’observatoire est mon premier grand moment. Cette année le ciel est totalement dégagé, la vue est splendide, le public est au rendez-vous. J'ai droit à une vue panoramique de 360° sur toute la chaine pyrénéenne, un moment exceptionnel. Mais je suis lucide et ne me fais pas d’illusion, je ne viens de faire que ¼ du parcours, la journée s’annonce encore très très longue.

Après une pause plus longue au retour par le même col de Sencours avec les filles pour prendre des forces, je bascule vers le prochain CP qui se trouve à Hautacam, et je bascule vers l’inconnu. C’est une portion que je n’ai jamais faite et bien mal m’en a pris.
Rapidement je constate que ça va monter bien plus que ce que n’annonce le topo et le soleil tape très très fort : il fait 24-25°C.
Mais l'après-midi n'en restera pas moins formidable. Je rentre en mode robot et calcule moins pour me contenter de suivre les autres coureurs. J'attaque les 10h de courses, des courbatures apparaissent.
Nous traversons des paysages qu'il m'est difficile d'expliquer.
Jusqu'à Hautacam, c'est le jeu des montagnes russes; ça monte raide et ça descend aussi sec. Entre les deux, des cuvettes formées par les montagnes jonchées de lac. Bien plus qu'un paysage, c'est la sérénité que je ressens accentuée par l'isolement que procure le relief. Enclavé dans ces cuvettes, il n'y a personne, pas de route, pas de bruit, pas de voiture. Nous approchons de la fin d'après-midi, les nuages montent de la vallée nous donnant l'impression de marcher dessus tel un bisounours. N'avez vous jamais eu envie à travers le hublot d'un avion de sauter sur les nuages?
Le contournement du lac bleu reste un moment magique. Nous descendons doucement dessus avant de le contourner au trois quarts avec en toile de fond ses eaux couleur ciel et les nuages qui recouvrent la vallée.

Je passe le CP4 de Hautacam à 18h13 à la 258ème position, cela fait 13h que je galope, la fatigue se fait sentir surtout dans la tête mais à partir de maintenant je récupère un tronçon que je connais.
Le prochain CP c'est Villelongue un peu plus bas dans la vallée au km 70 et toute ma famille m'y attend, et ça, ça donne vraiment un bon coup au moral. Je profite du début de la descente pour passer un coup de fil à mon ami Olivier qui est devant son PC et me suit comme un radar. On déconne un peu, je lui fais part de mes sensations, il me fait part de son expérience et me donne quelques conseils avant la nuit et sur la stratégie à suivre. J'apprends que je suis derrière la 14ème femme et que j'en ai 2 à moins d'un quart d'heure, il me donne pour défi de rentrer dans le top 10 féminin avant le lendemain. Je raccroche remotivé, heureux, confiant et c'est a ce moment là que les jambes se mettent à faire le reste. Progressivement je passe de mon 10km/h, à 12 puis 14km/h, je rallie Villelongue en moins de 60min, et grappille au passage 50 places.

Ce tronçon sera "le début du reste de ma course". Jusqu'au Pic du Midi, j'ai géré, entre le Pic et Hautacam j'ai suivi, maintenant je serai acteur de ma course. Habituellement je ne suis pas regardant sur ma position mais là je sens qu'il y a un truc à faire. Je peux descendre sous les 200 premiers ce qui serait une performance extraordinaire pour mon niveau. Je dois maintenir ce cap pour la nuit.

Je checke au CP5 de Villelongue à 19h26 et je retrouve toute ma famille et ça me fait énormément plaisir. Les filles bien sûr qui continuent de me suivre mais aussi mes parents qui ont fait le déplacement exprès. Je les sens inquiets, peut-être même qu'ils ont peur. Je ne sais pas. Ils veulent me donner un coup de main au ravitaillement, se sentir utiles je pense, mais seule leur présence m'importe. Ce CP c'est une base vie c'est-à-dire que l'on peut y manger du solide mais aussi s'y reposer et s'y faire soigner. La nuit approche, les stratégies des uns et des autres se mettent en place. Certains en profite pour piquer un som avant de repartir, d'autres prennent une douche ou se font masser. Nous sommes au kilomètre 70, c'est un seuil délicat pour les organismes, tout le monde est touché, tout le monde a mal mais la course est loin d'être terminée : il reste 90km à parcourir.
Sur le papier, je n'avais rien envisagé sur ce ravitaillement. Cela devait dépendre de mon état de forme, mais cette remontée au classement général me donne des ailes, je me contente donc de bien me ravitailler et de me changer. Chaussettes et tee shirt propres, crème nok sur les pieds, manchons de compressions, frontale pour la nuit, je suis tout neuf!! Je repars à la 203ème place.

Direction le Pic du Cabaliros, 17km de montée non stop et plus de 1500D+. J'ai fait sa reconnaissance il y a 1 mois donc je sais à quoi m'attendre mais de nuit, les choses vont être forcément différentes. A commencer par le climat. A peine reparti de la base vie, j'ai chaud, beaucoup trop chaud, un nuage d'humidité s'est accumulé sur la vallée et rend insupportable bonnet et autre sous couche thermique que j'avais prévu pour passer la nuit, je dois me changer. Autre élément, la frontale. Elle est sensée tenir 8h, il est 20h30 le soleil commence à décliner et ne se lèvera pas avant 7h15. La marge de manoeuvre est limitée, alors tous autant que nous sommes nous économisons au maximum, commençons l'ascension dans le noir et allumons nos frontales vers 22h.

Dans la montée, de petits groupes se forment mais très vite les bavardages cessent, les groupes se défont, chacun prend son rythme, la nuit et la fatigue s'installent. L'ambiance est assez mystique, plus on monte plus le brouillard couplé à l'humidité nous empêche d'y voir clair, nous ne voyons les obstacles qu'au dernier moment. Sur le côté parfois, à même le sol, on croise un coureur qui s'est posé là pour dormir quelques minutes avant de repartir. La fatigue grandit au même titre que la compétition, je suis dans les 200 premiers, chacun veut préserver sa place.

Puis d'un coup la pluie fine s'arrête, un léger froid descend sur mes épaules. Je sors du brouillard et lève les yeux au ciel. Un ciel noir intense ponctué de milliards d'étoiles et une lune pleine me surplombent. Il est 22h30, autour de moi, le silence. L'espace/temps dans sa dimension la plus noble. Je me sens tout petit.
Une arête plus loin, un énorme feu de joie signale la présence du CP planté là, au milieu de nulle part et animé par de jeunes bénévoles accueillant et sympathiques. C'est le CP6 de Pouy Droumide. Il est 23h15 et je suis 191ème.
Ce CP prend une dimension de refuge, il y règne une certaine sérénité . Certains dorment, d'autres se ravitaillent, les jeunes font l'animation. J'ai envie de m'y poser et de prendre un thé assis à coté du feu. Mais mon corps se refroidit vite, j'avale quelques morceaux et repars à l'assaut du sommet environ 200m au-dessus de moi. Pour des raisons de sécurité, nous repartons à 3.

Plus je monte, plus le vent se lève et le froid se fait sentir. La progression est lente, trop lente à mon goût. Après avoir suivi un moment, je prends les choses en main et accélère dans le dernier tronçon, celui dans lequel la pente est la plus forte. J'appuis sur les bâtons, pousse sur les cuisses, marque le pas, impose un rythme. Très vite je me retrouve seul et termine l'ascension du pic du Cabaliros. J'échange quelques mots avec un gendarme qui assure la sécurité de la course au sommet. Je suis un peu dans le gaz mais ce dernier me pousse à lever les yeux. De jour, j'avais trouvé le paysage splendide, de nuit c'est tout simplement magique. Sur 360°, seules les ombres des sommets se dégagent dans le ciel étoilé, tout le reste est plongé dans une mer de nuages et je me trouve au-dessus, je flotte littéralement sur la montagne. Impossible de ramener une image, mes yeux et mon cerveau seront pour ce coup ci mon appareil photo. CLIC.

Deux heures plus tard il est 02h53 quand je m'enregistre au CP7 de Cauterets à la 170èmeplace. Depuis plus d'une heure, les conditions se sont fortement dégradées. J'arrive à Cauterets mouillé, irrité, stressé et légèrement blessé au pied. Une fois posé, tout s'accélère, la fatigue me tombe littéralement dessus, je deviens tout blanc et ne réagis plus, je suis vidé. Je dors une première fois 1Omin puis une deuxième après m'être soigné. Cassandre me réveille et me surveille. Bientôt 1h30 que je suis planté là, deux options se posent à moi: je reste là dormir 2h pour récupérer ou je repars en misant sur mon expérience du mois de Février au Grand Brassac. Il reste 60 km à parcourir, je prends le risque et rechausse mes baskets. C'est dur, très dur, la fatigue est une chape de plomb qui me presse le cerveau.

J'attaque la pente du col de Riou sans grande conviction, il est tard dans la nuit, il pleut, je suis épuisé. Là où tout me semblait idyllique il y a quelques heures, les choses me paraissent maintenant sordides.
A peine une demie heure après être reparti, la montée du col pourtant peu technique et facile se révèle être un chemin de croix. J'avance très lentement, je n'y crois plus. J'hésite une première fois à m'arrêter dormir mais il pleut, ce serait une erreur, mais la deuxième fois sera la bonne je n'ai plus le choix. Je trouve un gros caillou, me pose et tombe immédiatement dans un sommeil profond alors que j'ai encore les bras tendus sur les bâtons. Un sentiment de soulagement m'envahit, le même que lorsque vous buvez un coup après être resté assoiffé durant des heures.
La fête est de courte durée. Un coureur me réveille en venant prendre de mes nouvelles, j'en profite pour repartir ce n'est ni l'endroit ni le moment pour sombrer. Ce petit som de 10min me redonne du carburant pour....1km.
L'ascension du Col de Riou se déroule en longs lacets pour réduire le dénivelé mais c'est lent, trop lent. Si je ne sors pas immédiatement de là je vais sombrer alors j'attaque les 200 derniers mètres à la verticale. Je ne me pose pas de questions et fonce dans la végétation. Le cardio s'affole, l'adrénaline monte, je rattrape les frontales qui se trouvaient loin devant moi, je reviens dans la course.

Le sommet marque le haut de la station de ski de Luz Ardiden. Il doit être environ 6h, le ciel commence à s'éclaircir le jour ne va plus tarder. 24h se sont écoulées depuis mon départ la veille de Saint Lary. Il n'y a pas que dans le ciel que les choses s'éclaircissent dans ma tête aussi. Le doute de la nuit laisse place à des certitudes. Je suis sur le chemin du retour, je rentre à la maison.

Je passe le CP8 de Aulian au pied de la station à 7h10 je suis 179ème.
J'attaque une descente jusqu'au village de Luz Saint Sauveur qui s'annonce très difficile sur le papier et qui s'était confirmée lors de ma reco du mois de juillet.
Finalement les jambes s'emballent, je dévale seul cette descente très raide en forme de tube au milieu de la forêt. Ca va très très vite, à plus de 15km/h par endroit, je glisse, saute, rebondi....c'est l'extase totale. Au niveau de Sazos, à quelques kilomètres du ravitos, deux coureurs me rejoignent, une bourre sans nom s'engage alors, je sens que tout le monde se sent soulagé d'être sorti de la nuit. Une certaine euphorie s'installe.

J'entre dans Luz saint Sauveur vers 08h15, le jour est maintenant bien levé. Je croise des gens qui vont au marché ou sont à la terrasse du café. J'ai l'impression d'avoir la gueule de bois et de rentrer à la maison après une nuit arrosée. Je me sens sale, et j'ai tout le corps qui pèse.
Je m'enregistre au CP9 d'Esquièze-Sére à 8h38, je suis 155ème après plus de 27h de course.
Bien entendu Cassandre m'attend pour le petit déjeuner. Pas d'affolement, il reste pas moins de 50km à parcourir alors je me change, mange, me restaure.

Je repars environ 30min plus tard pour un tracé de 20km que je ne connais pas mais je suis heureux et me sens bien, j'ai franchi un très gros cap cette nuit et je reste bien classé. Après une petite discussion avec un groupe de Martiniquais venus spécialement pour l'occasion, je me cale dans un groupe.
Le parcours jusqu'au CP 10 de Tournaboup n'a pas grand intérêt si ce n'est de nous rendre impuissants face aux désastres que peut causer l'eau. Nous passons au-dessus du village de Betpouey puis Bareges qui ont été au mois de juin dévastés par les inondations.

J'arrive au CP10 de Tournaboup à 11h48, ma famille m'y attend sous une petite pluie fine fort désagréable. Après une magnifique journée la veille, aujourd'hui c'est moins glorieux. En même temps, je suis dans le dur depuis pas mal de temps alors ce n'est pas un peu de flotte qui va me faire renoncer.
Je ne suis maintenant plus qu'a 30km de l'arrivée, c'est le dernier gros ravito et dernière fois que je vois toute ma famille. Le prochain coup, c'est à l'arrivée. J'ai hâte d'en finir, de passer cette foutue ligne d'arrivée. La météo et le terrain m'offrent moins de plaisir que la veille. Pour l'heure je dois prendre mon mal en patience et je reste concentré sur le moment présent : boire, manger, changer de chaussettes.

Au passage, nous repartons avec ceux du 80km partis le matin à 5h et dont les premiers ont déjà fait 50km, ils sont propres, en jambe et nous doublent comme des Formule 1. Je suis surpris par le jeune âge de ces derniers; ils n'ont pas plus de 25 ans : y'a pas photo, le trail évolue.
Je rentre dans le parc de Néouvielle, une région splendide et classée. C'est un paysage chaotique avec des cailloux et rochers partout au milieu desquels la rivière coule. Pas facile de trouver son chemin là dedans, il faut une bonne lecture anticipée de sa trace sauf qu'après 31h de course, le cerveau est touché, il est difficile de réfléchir correctement, de penser, de faire une analyse. Je ne suis capable de prendre une décision que lorsque je suis nez à nez avec la difficulté.

L'attaque du col de Bastanet n'est pas sans difficulté mais c'est le dernier de cette longue série. Je me trouve à l'arrière d'un groupe de six coureurs où il est difficile de me démarquer. Nous avons tous le même niveau et sommes tous fatigués. Et puis c'est le coup de bambou, je commence à m'endormir ça ne va pas assez vite. Tout comme sur le Cabaliros ou le Col de Riou, j'attaque direct dans la pente, j'accélère. L'effort est considérable mais c'est là-dedans que je me sens bien, à l'assaut de la montagne, la dominer au lieu de la subir. Le sommet est atteint en moins de 30min là où il m'aurait fallu plus d'une heure. Très vite derrière moi, je ne vois plus personne et ce sera comme ça pratiquement jusqu'à l'arrivée.
Tout l'aprés-midi je descends seul jusqu'au refuge de Merlan.

J'arrive au CP12 de Merlans à 16h05 à la 122ème position. A partir de là, c'est presque l'arrivée, il commence à y avoir du monde, l'excitation monte, je ne pense plus qu'a ça. Il fait un sale temps sur le col de Portet mais ce n'est pas grave, je fonce au départ à 9-10km/h puis à 12-14 quand je vois qu'il m'est possible de passer sous la barre des 37 heures.
Il est 17h15, je passe un coup de fil à Cassandre pour la prévenir de mon arrivée, il me reste alors 8km à parcourir, le compte à rebours est enclenché.
Dans cette dernière descente, tout défile dans ma tête: les entraînements, le Grand Brassac et le GR10 avec les copains, les courses à Zegama ou la reco de cet été où je me suis fait très mal, mes périodes de doutes mais aussi ma détermination à relever ce défi. Aussi toute l'énergie dépensée pour l'association, les fournitures et vêtements que nous avons réussi à envoyer en Tanzanie, les partenaires que je suis allé voir il y a plusieurs mois pour leur demander de m'aider et puis surtout les filles. Elles m'ont soutenu toute l'année et tout le long du parcours. C'est indéniable, sans elles ce n'était pas possible. Le soutien moral est une donnée essentielle dans ce type de performance.

Le village de Veille Aure n'est maintenant plus qu'à une centaine de mètres autant dire une goutte d'eau au regard des 159,9km que je viens d'avaler. C'est la fin d'après-midi, le village est plein à craquer de familles ou touristes venus assister à la course. Quelle fierté d'être là ! J'aperçois Loona, mes parents, Cassandre, tout le monde est au RDV, je peux enfin passer la ligne d'arrivée. Il est 18h01 ce samedi 24 aout 2013, je viens de boucler 160km et d'avaler 10 000m de dénivelé dans cette montagne pyrénéenne après 36h55min53s de course pour terminer 107ème.

Sorti du sas, je m'effondre dans les bras de Cassandre et de mes parents, je pleure de quoi je ne sais pas: joie, soulagement, douleur, plaisir. Peut-être un peu de tout ça à la fois, à ce moment là je me sens léger, je me sens heureux. Une sensation indescriptible, j'ai ce sentiment d'avoir accompli quelque chose d'extraordinaire, de hors norme, pas pour les autres mais pour moi-même et ma famille.

Un mois après, je ne peux oublier ce weekend et il m'est difficile d'expliquer ce que j'ai vécu. Les images, les sons, les émotions défilent dans ma tête. Cette expérience m'a changé à tout jamais, c'est certain. Comment? Il est impossible de l'écrire mais c'est bien plus qu'une course que je suis allé chercher, c'est une rencontre avec moi-même, avec mon passé, avec mon avenir.

Je terminerai sur cette citation qui me tient à cœur : "il faut toujours viser la lune, parce que si vous échouez, vous finissez dans les étoiles". Ce jour là j'ai touché la lune.

Yaël - 29 septembre 2013
Association DES BORNES et DES BOSSES
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Toutes les photos et vidéos sont là:
https://picasaweb.google.com/108781363203685075685/GrandRaidDesPyrenees2013160km?authuser=0&feat=directlink

Files Allegati:

  • Stéphane P. (BEL 1325)
  • Fabrice H. (FRA 016)
  • Erwan M. (FRA 092)
  • Yaël L. (FRA 033)
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